Les mauvaises conditions de travail à Villeboeuf dans Le réveil des mineurs en 1890

Le Réveil des mineurs 8 -11- 1890

Mines de Villeboeuf
(Administration fin de siècle)

Pendant l’enquête de Villeboeuf nous faisions constater des éboulements […] des chantiers non remblayés desquels une chaleur insupportable se dégageait. A qui attribuer de pareilles guillotines si ce n’est à l’incapacité et à la négligence de la Compagnie ? Ces Messieurs qui sont d’une fainéantise hors ligne ne se dérangent pas pour s’assurer du danger que courent les ouvriers. Cette mine est comme un four tellement il y fait chaud. Le ventilateur de cette mine est des plus insuffisants. C’est presque autant dire qu’il n’y a pas de ventilation. Et les ouvriers descendent là-dedans 10 ou 12 heures par jour !
A la dernière heure j’apprends qu’un ventilateur a été placé sur le puits Ambroise […] Pourquoi cette machine n’a-t-elle pas été mise plus tôt ? Voilà le motif, les ingénieurs et directeur de Villeboeuf ne se rendaient pas compte de l’exploitation et le soir au rapport ils disaient à l’Auvergnat « il me faut tel nombre de bennes, arrangez-vous ! » Et le compte arrivait au jour, et le soir l’Auvergnat était félicité !
Mettez MM. Les juges des mineurs qui font grève en prison et laissez les bandits en liberté ; tout cela sera payé un jour […] Le jour est proche où nous ferons payer la somme et les intérêts !

Analyse de la catastrophe de Verpilleux dans Le Stéphanois en 1889

Analyse de la catastrophe de Verpilleux dans Le Stéphanois, le 5 juillet 1889

LE GRISOU
L’analyse de l’ingénieur Saint-Hilaire
Le grisou vient de nouveau jeter le deuil et la désolation dans un grand nombre de familles.
Une épouvantable explosion vient d’avoir lieu dans la 13e couche.
Le principal centre de l’explosion parait être le champ d’exploitation du puits Verpilleux ; mais elle s’est propagée dans toute l’étendue du champ d’exploitation de Saint-Louis et jusqu’au puits Jabin.
La 13e couche est exploitée par le puits Verpilleux et par le puits Saint-Louis, à la profondeur de 480 mètres environ. Chaque puits a son champ d’exploitation. L’exploitation de Verpilleux est sous la direction de M. Buisson, celle du puits Saint-Louis sous celle de M. Desjoyaux. Le puits Jabin ne sert pas à l’exploitation, mais comme il y a communication entre ces trois puits, on emploie régulièrement un certain nombre d’ouvriers pour l’entretien des galeries de communication.
De puissants ventilateurs, établis aux puits des Flaches et du Gagne-Petit, produisent un excellent aérage. L’air rentre par les puits Verpilleux et Saint-Louis et sort par les puits des Flaches et du Gagne-Petit, après avoir parcouru tous les travaux au moyen de portes habilement disposées.
L’épuisement se fait par les puits Saint-Louis et Verpilleux au moyen de bennes à eau (1).
La 13e couche elle-même fournit relativement très peu d’eau, mais par les couches supérieures, elles en donnent beaucoup.
De puissantes machines d’épuisement établies aux puits du Chêne, Thibaud et de l’Eparre enlèvent les eaux des couches supérieures.
Au puits Verpilleux, on installe en ce moment une puissante pompe d’épuisement.
Depuis quelque temps la pompe du puits du Chêne ne fonctionnait pas, et les eaux avaient envahi les travaux du puits Saint-Louis et on ne travaillait pas au charbon, sans cela l’accident aurait eu des conséquences bien plus graves.
Le puits Mars par lequel on exploite la 15e couche est relié au puits Verpilleux par une galerie à travers bancs (2).
Au moment de l’accident, le courant d’air a été renversé et les produits méphitiques de l’exploitation sont remontés par les puits Verpilleux et Saint-Louis. Ce sont ces produits délétères que les mineurs désignent sous le nom de « Mauvais-Goût » (3), qui ont failli donner la mort aux deux ingénieurs Buisson et Desjoyaux et qui ont causé la mort du malheureux ouvrier qui les accompagnait..
Par la galerie dont nous avons parlé plus haut les travaux du puits Mars ont été envahis par le « mauvais goût ». Fort heureusement les hommes ont eu le temps de remonter au jour, mais tous les chevaux doivent être morts.
Un mot sur l’exploitation de la 13e couche
C’est par grandes tailles que se faisait cette exploitation avec remblais complets.
En même temps que les piqueurs travaillent à l’avancement au charbon on remblaie derrière eux. Comme ce travail de remblayage se fait de jour, il ne laisse rien a désirer au point de vue de l’exécution.
Si par hasard, malgré toutes ces précautions, un éboulement vient à se produire, on l’enlève et on remblaie ensuite complètement le vide produit.
Le courant d’air dirigé au moyen de portes d’aérage (4), suit tous les fronts de taille pour sortir, entraînant avec lui tous les produits impurs de la mine, par l’un des puits de sortie d’air, dont nous avons parlé en commençant. Les lampes employées sont les lampes Marsaut, brevetées, et réputées comme étant les meilleures. Les remblais nécessaires sont pris à l’extérieur et descendus dans les travaux par les puits des Flaches et du Bardot.
L’exploitation de la 13e couche est certainement une des exploitations les mieux conduites du bassin. Toutes les précautions qu’on pouvait désirer avaient été prises, et, grâce au courant d’air, on n’apercevait jamais de grisou.
Ainsi :
Exploitation modèle,
Aérage pour ainsi dire parfait,
Remblais complet,
Aucune cloche, aucun vide au-dessus des remblais,
Lampes perfectionnées dernier modèle, n’apercevant jamais de grisou dans les chantiers (5).
Et, malgré tout cela, explosion épouvantable — 200 malheureux mineurs tués pour ainsi dire en un instant. — 200 familles dans le deuil et la désolation, et la consternation dans toute la ville.
Le grisou, ce terrible ennemi du mineur, est donc impossible à combattre ?
Après des recherches continues de plus d’un demi-siècle, on ne sait donc rien ?
Les ingénieurs les plus éminents, les savants les plus renommés, tout le monde est en défaut.
Là où on ne voyait jamais de grisou, là où il était enlevé et entraîné au moment même de sa formation, il s’en trouve tout d’un coup des quantités telles que l’explosion paraît avoir parcouru un espace immense.
Maintenant, quel sera le sort des quelques survivants qui peuvent peut-être se trouver enfermés dans quelques parties des travaux ?
La mort probablement, car ceux qui auront été épargnés par l’explosion deviendront la proie du  « mauvais goût ».
SAINT-HILAIRE, ingénieur.
Cause probable : une lampe a dû être brisée par un coup de pic ou un petit éboulement. S.-H.

(1) Benne à eau : cette exploitation ne possède pas de pompe. La benne à eau est placée sous la cage d’extraction et vidée au jour. Cette opération est conduite la nuit pour ne pas entraver l’extraction.
(2) Une galerie à travers bancs est une galerie creusée dans le rocher stérile.
(3) C’est du monoxyde de carbone, un poison très violent.
(4) C’est à l’aide de portes que l’on parvient à diriger le courant d’air. Le circuit d’aérage d’une mine est souvent assez complexe.
(5) Les lampes de sûreté sont aussi des « grisouscopes » : lorsque le grisou se manifeste, la flamme des lampes monte et avertit ainsi du danger.

> Consulter le journal dans Mémoire et actualité en Rhône-Alpes

La catastrophe de Villeboeuf dans Le Réveil des Mineurs en 1890

Enquête parlementaire sur la catastrophe de Villeboeuf

« L’émotion suscitée par la catastrophe de Villeboeuf est telle que la Chambre des Députés désigne une commission d’enquête pour faire la lumière sur cette affaire. Elle est présidée par Jean-Baptiste Dumay (1841-1926), ancien ouvrier du Creusot, ancien Communard, élu possibiliste de la Seine.
La commission va auditionner les ouvriers rescapés de la catastrophe, la hiérarchie de la houillère les ingénieurs des mines Chosson et Primat, en poste dans la Loire.
Les travaux de cette commission sont reproduits dans Le Réveil des Mineurs, journal de la Chambre syndicale des mineurs de la Loire. »

Le Réveil des Mineurs  1-11-1890
La parole est donnée au citoyen Mougenot qui expose au nom de ses collègues l’état de défectuosité dans lequel se trouve la mine de Villeboeuf, les boisages sont mal entretenus, les remblais insuffisants et faits avec des bois cassés, des poussières de charbon, du charbon d’éboulement […] Nous découvrons au dessus du boisage des planches cachant un grand vide. Un membre du syndicat présente une lampe qui est éteinte par le grisou. On fait approcher la commission et devant ses yeux deux autres lampes sont éteintes par le grisou. Plusieurs députés veulent sonder ce vide mais sa hauteur les en empêche […]

Le Réveil des Mineurs  22-11-1890
Vous nous avez chargés, Messieurs de rechercher les causes des catastrophes survenues au puits Pélissier […] Les usages locaux de cette mine, son mode d’exploitation avaient donné depuis longtemps de sérieuses inquiétudes à M. l’ingénieur Primat, qui s’exprimait ainsi dans son rapport du 30 mars dernier « en fait la couche dégage très peu de grisou et la lampe à alcool (1) ne décèle pas la moindre trace dans le retour d’air […] Il serait assurément facile de n’en jamais avoir dans les chantiers, et à notre avis les exploitants assument une très lourde responsabilité en tolérant le travail en présence de grisou. (2) En cas d’accident, nous n’hésiterions guère à engager leur responsabilité. »
Ces accusations de M. l’ingénieur Primat ont été répétées par M. l’ingénieur en chef Chosson qui lui ne s’est pas seulement plaint du mauvais aérage de la mine, mais aussi de l’insuffisance technique du personnel (3) […] Nous ajouterons la mauvaise organisation des remblais.

Le Réveil des Mineurs 15-12-1890
Déposition de M. Chosson, ingénieur des mines […] Si l’on considère d’une manière générale l’aérage de la mine, on reconnaît que la mine de Villeboeuf était autrefois (avant la catastrophe NDLR) plus mal aérée qu’aujourd’hui. Elle n’avait que 6 m3 à la seconde […] au mois de juillet dernier il est arrivé que le puits Pélissier […] est devenu un puits « hésitant ». Cela tient sans doute à la température (4). Les exploitants devaient procéder à des jaugeages anémométriques (5) tous les mois. Le registre relate le dernier jaugeage à la date du 20 juin.
Il reste donc 2 points à retenir :
1 – aérage insuffisant
2 – aérage défectueux dans ce quartier de la mine…

Le Réveil des Mineurs  20-12-1890
Déposition de M. Chosson, ingénieur des mines […] Au cours de l’enquête nous avons pensé qu’était mort un homme chargé de visiter les chantiers et de rechercher le grisou 2 fois par jour. Cet homme n’a pas été tué […] Il apportait dans ses fonctions une nonchalance extraordinaire. Il m’a déclaré que dans un chantier où s’était produit un éboulement il avait constaté la présence du grisou. Il n’en a rien dit parce qu’on y travaillait pas. Dans une taille il avait remarqué du grisou et avait prié les hommes de baisser les lampes au lieu de faire évacuer le chantier.

(1) Le grisoumètre Pieler. La flamme de l’alcool étant peu lumineuse, on aperçoit d’autant mieux la présence du grisou. Les lampes non éclairantes constituent les premiers grisoumètres scientifiques.
(2) Le grisou était donc renfermé dans des cloches ou dans les vieux travaux supérieurs, comme le remarquent plus haut les membres de la commission.
(3) Il s’agit du personnel dirigeant. Le directeur, Nan, n’est pas ingénieur, c’est un ancien gouverneur.
(4) Le ventilateur étant trop faible, le courant d’air a cessé sous l’influence de la température extérieure, puis s’est inversé.
(5) L’anémométrie est la mesure du courant d’air.

Récit de l’explosion de Verpilleux dans Le Stéphanois en 1889

Récit de l’explosion de Verpilleux dans Le Stéphanois, 4 juillet 1889

TERRIBLE EXPLOSION DE GRISOU – 200 VICTIMES

Il y a 13 ans une terrible catastrophe jetait la consternation parmi la population stéphanoise : une explosion de grisou faisait de nombreuses victimes au puits Jabin, de la concession des Houillères de Saint-Etienne.
Aujourd’hui, pareil fait se produit aux puits Verpilleux et au puits Saint-Louis, situés au Soleil, et communiquant tous avec le puits Jabin.

L’accident
A 11 heures 3/4, une détonation se fait entendre dans les environs du Soleil, vers le Pont-de-l’Ane. Immédiatement, un horrible pressentiment s’empare de toutes les pensées : c’est le grisou.
On court au puits Verpilleux et au puits Saint-Louis. Un peu de fumée sort de l’orifice et une odeur nauséabonde de puits humide transforme ce pressentiment en certitude.
C’est une explosion de grisou qui vient de se produire, faisant sans doute des victimes dans les trois puits qui n’en forment pour ainsi dire qu’un.
Une foule énorme se tient aux environs des puits.

Arrivée des autorités
Dès que la nouvelle se fut répandue en ville, les autorités arrivèrent : M. le commissaire central de police, et M. le procureur de la République, M. Bouvagnet secrétaire général de la préfecture; puis la gendarmerie; des médecins, des ingénieurs.
Parmi ceux-ci, nous remarquons M. Chansselle (1), M. Chosson (2), M. Simon.

Au puits Jabin
Le puits Jabin est le premier que l’on rencontre sur sa route en venant de la Ville.
On crut tout d’abord pouvoir pénétrer au lieu même de l’accident par ce puits, mais toute communication est impossible.
On nous dit que deux mineurs employés aux galeries du puits Jabin y ont trouvé la mort, que trois autres ont pu sortir ; mais l’animation est telle, les craintes si grandes que l’on ne sait encore à quoi s’en tenir.

Au puits Verpilleux
C’est là que se trouvent M. le Procureur de la République et M. le secrétaire général de la Préfecture ; la foule y est grande.
On dit que c’est par le puits Saint-Louis que l’on pourra porter secours aux victimes : Nous nous y transportons aussitôt.

Au puits Saint-Louis
A mesure que nous approchons de ce puits, la foule augmente ; sur tout le parcours ou rencontre une population consternée; des mineurs en costume de travail à la figure bouleversée, en proie à une émotion profonde.
Un grand nombre de femmes et d’enfants poussent des cris lamentables, cherchant à voir qui un époux, qui un fils, qui un père, qui un frère.
On a peine à voir une pareille douleur qu’on ne peut empêcher de vous envahir vous-même.
Les abords du puits sont encombrés. Là surtout, on voit les parents éplorés des malheureux mineurs ; leur douleur est encore augmentée par l’incertitude dans laquelle ils se trouvent. Les ouvriers sont ils morts ? On ne le sait encore.
Aussi chacun se précipite vers l’entrée du puits ; mais rien ne sort. Les gouverneurs osent à peine insister pour faire évacuer la foule ; ils sont désarmés par les larmes des parents des malheureuses victimes.

Les secours
Les secours sont organisés avec une admirable rapidité. Dès le commencement, les ingénieurs sont là.
On sait que c’est dans la 13e couche, que l’accident s’est produit ; c’est là que l’on s’efforce d’arriver.
On peut faire remonter quelques victimes. Cinq ouvriers mineurs sont conduits à leur domicile ; ils ont des brûlures assez graves sur diverses parties du corps, mais heureusement ils sont vivants.
La cage monte et descend sans relâche dans le puits. Un moment elle remonte un cadavre qui est transporté immédiatement à l’hôpital du Soleil.
Deux ingénieurs sont encore ramenés, M. Desjoyaux, presque dans un état d’asphyxie complète, et M. Buisson un peu moins éprouvé; on les a transportés à l’hôpital. M. Desjoyaux est en piteux état ; deux ou trois fois il tombe en syncope. MM. Couturier, Montagnon, Charles, docteurs, qui sont sur les lieux lui prodiguent des soins.
M. Buisson, lui, a de graves contusions. Il a le pouce de la main droite arrachée.
L’empressement est grand parmi les ingénieurs et les ouvriers. Tous veulent descendre les premiers dans le puits ; ils luttent à qui atteindra le premier la cage pour aller sauver les camarades. M. Tranchand, vicaire du Soleil, cherche aussi à descendre.
Mais voici un fait émouvant : la cage s’arrête en route puis remonte. Un éboulement s’est produit qui empêche les sauveteurs d’arriver jusqu’à leurs victimes ; l’eau s’est aussi mise de la partie ; les secours sont très difficile : il faut d’abord déblayer la voie, on descend des pièces de bois, des écoins (3) pour construire des baraquements et des boisements qui permettent de se rendre à l’endroit précis où gisent les victimes. Une admirable activité est déployée par tous dans ce but.

Les victimes
Pendant ce temps, chacun demande : combien sont-ils ? On n’en connaît pas encore le nombre, ou plutôt on n’a pas le temps de le vérifier ; il faut courir au plus pressé, c’est-à-dire organiser les secours.
On nous dit que les trois puits Jabin, Saint-Louis et Verpilleux contiennent de 200 à 250 mineurs ; d’autres disent moins ; des bruits contradictoires courent à ce sujet.
Nous ne pouvons encore nous faire une opinion arrêtée. Attendons que le trouble et l’animation se calment un peu pour avoir des renseignements précis.

Le chiffre exact des mineurs descendus ce matin est pour le puits Verpilleux, de 147. Pour celui de Saint-Louis, il est de 30. Sept mineurs sont descendus au puits de Mars.
L’état de M. Desjoyaux est aussi satisfaisant que possible. Malheureusement, celui de M. Buisson, qui a le poignet coupé, est presque désespéré.
M. Chosson, ingénieur des mines, descendu au puits Saint-Louis à 1 h. 1/2, n’est point encore remonté.
A quatre heures dix, la cloche annonce l’arrivée d’un nouveau cadavre, c’est celui du nommé Bayon, âgé de 47 ans.
Une scène déchirante a lieu. Une pauvre femme se précipite sur les gendarmes, qui essaient de l’écarter. Son mari et son fils sont dans la mine. Ce n’est qu’à grand’peine qu’on l’empêche d’approcher.
La foule augmente. Un piquet du 38e de ligne (4) arrive pour le service d’ordre.
Au hasard de la plume signalons en plus des personnes plus haut nommées qui sont venues, dès la première heure, prêter un concours qui malheureusement sera à peu près inutile :
MM. Chansselle et Holtzer, ingénieurs.
MM. les docteurs Montagnon et Cordier ont donné aux malheureuses victimes les premiers secours.
Nous remarquons en outre : MM. les docteurs Chavanis, Gouilloux, etc., Garriod, procureur de la République; Duplessis, premier président ; Favarcq, Benoît et plusieurs magistrats.
MM. Bouvagnet et de la Roulle au puits Verpilleux, M. Balet, au puits Saint-Louis, dirigent le service d’ordre, ainsi que le commissaire central et un lieutenant de gendarmerie. M. le Préfet de la Loire, parti à Montbrison, ce matin, pour recevoir les autorités de l’arrondissement, a été prévenu télégraphiquement. On l’attend dans la soirée.

Catastrophe au puits Verpilleux
Un de ces grands malheurs comme nous avons à en enregistrer trop souvent à Saint-Etienne, vient de frapper des centaines de familles.
Au moment où nous écrivons, sur deux cent vingts mineurs descendus dans les puits Verpilleux et Saint-Louis, cinq seulement ont été remontés, deux sont morts, les trois autres ne survivront peut-être pas.
Plus de deux cents sont encore dans la mine, et la mine est en feu !
De semblables catastrophes ne se réparent pas. Mais il est du devoir de tous de songer aux infortunes que le « mangeur d’hommes » vient de créer à nouveau et de pourvoir immédiatement à la subsistance des familles que la catastrophe laissé sans ressource.
Une souscription est ouverte dans les bureaux de la Mairie.
Le Conseil municipal se réunira demain en séance extraordinaire pour étudier quels sont les moyens les plus efficaces à employer et voter des secours.
Le ministre de l’Intérieur prévenu fait aussi le nécessaire. Mais les fonds dont la ville et le gouvernement peuvent disposer sont insuffisants.
Nous faisons un pressant appel à tous nos lecteurs, sûr que notre voix sera entendue et que chacun aura à coeur d’apporter son obole.
Une souscription est dès à présent ouverte dans nos bureaux. Le Stéphanois s’inscrit pour cinquante francs.

(1) Jules Chansselle est alors l’ingénieur principal de la Compagnie des Houillères de Saint-Etienne.
(2) Adolphe-Louis Chosson, X-Mines, est le représentant local de l’administration des mines. On dirait aujourd’hui la DRIRE.
(3) Les écoins sont des planches grossières de bois de pin, non écorcées.
(4) Le 38e de ligne est le régiment d’infanterie basé à Saint-Etienne, à la caserne Rullière, à l’emplacement du centre commercial Centre Deux.

> Consulter le journal dans Mémoire et actualité en Rhône-Alpes

Récit de la catastrophe de Verpilleux dans Le Stéphanois en 1889

Récit de la catastrophe de Verpilleux dans Le Stéphanois 5 juillet 1889

PITIE !

Un immense cri de douleur s’est élevé des  entrailles de la terre.
Là-bas dans les profondeurs noires, loin de la lumière qui soutient, loin du soleil qui met de la gaîté au coeur, deux cents sont descendus ce matin, la pioche ou le pic à la main, pour disputer à la terre, nourricière marâtre, leur pain de chaque jour. Sans un tressaillement, sans un instant de défaillance, sans un regard en arrière, ils s’en vont, fourmis humaines, à travers les galeries du labyrinthe infernal, fouillant au ventre, de leurs rudes mains, le monstre impitoyable qui les nourrit — et qui les guette. Combien déjà sont devenus sa proie ! Que de larmes déjà versées pour lui ! Le père, un jour, n’est plus remonté ; le fils est descendu. Mais, pas plus que les vieux, il n’a point de crainte ; la femme est là-bas, dans la chambre étroite et nue, qui l’attend ; il y a la mère aussi qui lui parle du courage de ceux que la mine a pris jadis ; il y a l’enfant qui grandit et qui veut vivre. Il travaille pour eux.

Et voilà que tout à coup un éclair a brillé ; une lueur farouche a subitement déchiré la nuit, comme si la terre, s’entrouvrant, voulait, avant leur mort, montrer une dernière fois la lumière du soleil à ces damnés. Un bruit épouvantable a retenti ; quelque tonnerre mystérieux va propageant son grondement de fureur à travers les ténèbres sonores des chantiers empoisonnés ; un vent de tempête souffle de toutes parts l’ouragan enflammé, et comme des fétus de paille, couche à terre les hommes impuissants. Le grisou !
Le grisou ! Ils sont là deux cents, la poitrine broyée, le crâne ouvert, les membres déchirés, les reins brisés. Pauvres créatures humaines que la mort imbécile a fauchées, sans laisser même aux vivants l’espérance de les lui disputer. De toutes parts, la terre s’écroule, secouée par quelque force malfaisante et mauvaise, et semble refermer ses bras sur sa proie, foule de pygmées qui avait osé l’envahir. Ils sont là deux cents qui dorment l’éternel sommeil !
Nous avons vu à l’hôpital du Soleil les quelques malheureux qui ont pu, aux prix de quels efforts, échapper à la catastrophe, et que l’on a ramenés vivants à la surface.

Qui dira la tristesse mortelle et l’épouvante suprême peintes sur ces visages sans apparence humaine ?
C’est avec une indicible expression de terreur qu’ils ouvrent les yeux à la lumière ; lorsqu’ils peuvent enfin respirer à pleins poumons l’air libre de l’atmosphère ensoleillée. Il semble qu’ils avaient peur encore de ceux qui leur apportent la vie, et qu’ils redoutent comme là-bas quelque nouveau supplice inconnu et aveugle.
Qui dépeindra cette salle d’hôpital, avec ses lits d’où s’élèvent des râles et des imprécations mêlés à des cris de souffrance ? Qui dira les douleurs profondes de ces pauvres corps noircis, brûlés, tordus ?

Qui dira aussi l’énergie et le courage surhumain de ces hommes en délire, qui, sans bras ni jambes, se lèvent sur leur lit d’angoisse et veulent s’arracher aux mains des médecins pour redescendre encore dans le trou béant où ils ont laissé un fils et un frère ?
L’homme reste anéanti devant ces misères insondables et il lui prend comme un désir de montrer le poing à la fatalité aveugle. L’espérance même lui est presque interdite. De tous ceux que la terre n’a  point encore rendus, combien reviendront vivants ? Demain, il sera trop tard, demain le mauvais-goût aura fait son oeuvre de rage et de dévastation.
Le dévouement est infini, et les hommes de coeur tenteront l’impossible pour disputer sa proie à la terre. Puissent leurs efforts n’être pas impuissants !

Mais à côté de ceux qui sont tombés au feu, victimes de leur devoir de travailleurs, il y a des femmes qui tendent leurs bras désespérés vers le puits assassin. Il y a des enfants qui pleurent et qui demandent le père à grands cris éplorés.
II y a la misère qui veille au coin de chaque logis, maintenant vide et désolé.
II ne faut pas que ceux-là aussi souffrent de l’injuste destinée ; il faut que demain il y ait du pain à la maison.

Pitié pour ceux que la mort a pris au fond des puits !
Pitié pour les travailleurs qui sont tombés, la pioche à la main !
Pitié aussi pour ceux qui vivent, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui souffrent et se désespèrent !

L. SÉVÈRE

> Consulter le journal dans Mémoire et actualité en Rhône-Alpes

Récit de la catastrophe du puits de la Manufacture dans Le Progrès illustré en 1891

Récit de la catastrophe du puits de la Manufacture dans Le Progrès illustré en 1891. Extraits

20 décembre 1891
Dans l’après-midi du dimanche 6 décembre, une terrifiante nouvelle se répandait dans Saint-Etienne. Une explosion venait de se produire au puits de la Manufacture […] Vers midi une détonation semblable à un coup de canon retentit, ébranlant le sol sur une grande étendue. Aussitôt une épaisse colonne de fumée, répandant une odeur âcre et nauséabonde, s’échappait de l’orifice du puits.
Aucun doute n’était possible, c’était bien le grisou, le tueur d’hommes !
L’alarme est donnée dans le quartier, qui est très populeux ; les curieux accourent, s’attroupent, envahissent les abords du puits.
On organise les secours, chacun rivalise de zèle […] et à deux heures du matin de nombreux cadavres étaient retirés du puits […] Peu de mineurs ont pu échapper à la mort, une vingtaine.
Quant aux morts on en évalue le nombre à 70 environ. Les funérailles de ces victimes du travail ont eu lieu le surlendemain, avec une grande solennité et un immense concours de population.

Récit de la catastrophe de Jabin dans L’Illustration en 1876

12 février 1876
Une catastrophe terrible a eu lieu au puits Jabin […] Entre 2 et 3 heures de l’après-midi une sourde détonation se fit entendre […] C’était une explosion de grisou ! 216 ouvriers qui travaillaient en ce moment à l’intérieur des galeries venaient d’être enfouis sous des monceaux de décombres, où pour la plupart ils avaient trouvé la mort.
A la première nouvelle de la catastrophe nous avons envoyé sur les lieux un de nos dessinateurs qui […] a pu visiter le théâtre du sinistre et assister aux scènes dramatiques qui ont suivi l’explosion […]
Les cadavres […] après avoir été exposés dans la grande cour de l’usine étaient placés dans un tombereau et portés à l’hospice de la ville où leurs parents venaient les reconnaître, ce qui n’était pas toujours facile attendu qu’ils étaient presque tous horriblement brûlés et défigurés. Les cadavres reconnus étaient remis à leurs familles, les autres étaient portés sous un hangar où l’on procédait à leur mise en bière. Deux de nos dessins représentent ces scènes lugubres […]

19 février 1876
Les nouveaux dessins que nous publions aujourd’hui complètent ce lugubre tableau. C’est d’abord une vue générale du puits […] A peine l’explosion s’était elle faite entendre qu’une foule affolée accourait sur les lieux […] Pour se faire une idée des transes terribles qui la torturaient que l’on songe que dans cette foule il y avait des femmes, des pères, des mères des enfants qui attendaient le premier cri d’un mari, d’un fils, d’un enfant […] qu’ils savaient engloutis sous cette masse de terre et de charbon […].
Dieu sait si l’on travaillait avec courage au sauvetage […] partout ce n’était que wagons renversés et brisés, effondrement des voûtes, amoncellement de débris sous lesquels gisaient des cadavres d’hommes et de chevaux. Quarante-cinq de ces derniers ont été trouvés dans les décombres. Ils étaient étendus sur le flanc, les jambes roidies […] comme il était impossible de les transporter entiers dans le voisinage du puits, on était obligé de les couper par morceaux […] Quant aux corps humains […] ils étaient roulés dans les plis d’une grossière étoffe […] et traînés […] près de la recette du puits […] Mais au bout de quelques temps ces corps amoncelés dégageant une odeur insupportable, on crut devoir en entreprendre sans plus de retard la montée. Les cages en amenaient quatre à chaque voyage […] Ajoutons pour finir que tous ces corps étaient hideux à voir ; mais leur état était bien différent suivant qu’ils avaient été asphyxiés ou brûlés ; les premiers avaient succombé presque instantanément, ayant encore leur outil et leur lampe à la main, ils avaient été foudroyés ; les autres avaient souffert plus longtemps ayant d’abord été touchés soit aux jambes soit aux bras par une flamme dont la température devait atteindre 1200°, et l’asphyxie n’était venue qu’ensuite […].

« La presse populaire à grand tirage, Le Petit Journal, L’Illustration, ou en région lyonnaise Le Progrès Illustré s’emparent des catastrophes minières. L’accent est mis sur l’horrible et le macabre. »