Récit de l’explosion de Verpilleux dans Le Stéphanois, 4 juillet 1889
TERRIBLE EXPLOSION DE GRISOU – 200 VICTIMES
Il y a 13 ans une terrible catastrophe jetait la consternation parmi la population stéphanoise : une explosion de grisou faisait de nombreuses victimes au puits Jabin, de la concession des Houillères de Saint-Etienne.
Aujourd’hui, pareil fait se produit aux puits Verpilleux et au puits Saint-Louis, situés au Soleil, et communiquant tous avec le puits Jabin.
L’accident
A 11 heures 3/4, une détonation se fait entendre dans les environs du Soleil, vers le Pont-de-l’Ane. Immédiatement, un horrible pressentiment s’empare de toutes les pensées : c’est le grisou.
On court au puits Verpilleux et au puits Saint-Louis. Un peu de fumée sort de l’orifice et une odeur nauséabonde de puits humide transforme ce pressentiment en certitude.
C’est une explosion de grisou qui vient de se produire, faisant sans doute des victimes dans les trois puits qui n’en forment pour ainsi dire qu’un.
Une foule énorme se tient aux environs des puits.
Arrivée des autorités
Dès que la nouvelle se fut répandue en ville, les autorités arrivèrent : M. le commissaire central de police, et M. le procureur de la République, M. Bouvagnet secrétaire général de la préfecture; puis la gendarmerie; des médecins, des ingénieurs.
Parmi ceux-ci, nous remarquons M. Chansselle (1), M. Chosson (2), M. Simon.
Au puits Jabin
Le puits Jabin est le premier que l’on rencontre sur sa route en venant de la Ville.
On crut tout d’abord pouvoir pénétrer au lieu même de l’accident par ce puits, mais toute communication est impossible.
On nous dit que deux mineurs employés aux galeries du puits Jabin y ont trouvé la mort, que trois autres ont pu sortir ; mais l’animation est telle, les craintes si grandes que l’on ne sait encore à quoi s’en tenir.
Au puits Verpilleux
C’est là que se trouvent M. le Procureur de la République et M. le secrétaire général de la Préfecture ; la foule y est grande.
On dit que c’est par le puits Saint-Louis que l’on pourra porter secours aux victimes : Nous nous y transportons aussitôt.
Au puits Saint-Louis
A mesure que nous approchons de ce puits, la foule augmente ; sur tout le parcours ou rencontre une population consternée; des mineurs en costume de travail à la figure bouleversée, en proie à une émotion profonde.
Un grand nombre de femmes et d’enfants poussent des cris lamentables, cherchant à voir qui un époux, qui un fils, qui un père, qui un frère.
On a peine à voir une pareille douleur qu’on ne peut empêcher de vous envahir vous-même.
Les abords du puits sont encombrés. Là surtout, on voit les parents éplorés des malheureux mineurs ; leur douleur est encore augmentée par l’incertitude dans laquelle ils se trouvent. Les ouvriers sont ils morts ? On ne le sait encore.
Aussi chacun se précipite vers l’entrée du puits ; mais rien ne sort. Les gouverneurs osent à peine insister pour faire évacuer la foule ; ils sont désarmés par les larmes des parents des malheureuses victimes.
Les secours
Les secours sont organisés avec une admirable rapidité. Dès le commencement, les ingénieurs sont là.
On sait que c’est dans la 13e couche, que l’accident s’est produit ; c’est là que l’on s’efforce d’arriver.
On peut faire remonter quelques victimes. Cinq ouvriers mineurs sont conduits à leur domicile ; ils ont des brûlures assez graves sur diverses parties du corps, mais heureusement ils sont vivants.
La cage monte et descend sans relâche dans le puits. Un moment elle remonte un cadavre qui est transporté immédiatement à l’hôpital du Soleil.
Deux ingénieurs sont encore ramenés, M. Desjoyaux, presque dans un état d’asphyxie complète, et M. Buisson un peu moins éprouvé; on les a transportés à l’hôpital. M. Desjoyaux est en piteux état ; deux ou trois fois il tombe en syncope. MM. Couturier, Montagnon, Charles, docteurs, qui sont sur les lieux lui prodiguent des soins.
M. Buisson, lui, a de graves contusions. Il a le pouce de la main droite arrachée.
L’empressement est grand parmi les ingénieurs et les ouvriers. Tous veulent descendre les premiers dans le puits ; ils luttent à qui atteindra le premier la cage pour aller sauver les camarades. M. Tranchand, vicaire du Soleil, cherche aussi à descendre.
Mais voici un fait émouvant : la cage s’arrête en route puis remonte. Un éboulement s’est produit qui empêche les sauveteurs d’arriver jusqu’à leurs victimes ; l’eau s’est aussi mise de la partie ; les secours sont très difficile : il faut d’abord déblayer la voie, on descend des pièces de bois, des écoins (3) pour construire des baraquements et des boisements qui permettent de se rendre à l’endroit précis où gisent les victimes. Une admirable activité est déployée par tous dans ce but.
Les victimes
Pendant ce temps, chacun demande : combien sont-ils ? On n’en connaît pas encore le nombre, ou plutôt on n’a pas le temps de le vérifier ; il faut courir au plus pressé, c’est-à-dire organiser les secours.
On nous dit que les trois puits Jabin, Saint-Louis et Verpilleux contiennent de 200 à 250 mineurs ; d’autres disent moins ; des bruits contradictoires courent à ce sujet.
Nous ne pouvons encore nous faire une opinion arrêtée. Attendons que le trouble et l’animation se calment un peu pour avoir des renseignements précis.
Le chiffre exact des mineurs descendus ce matin est pour le puits Verpilleux, de 147. Pour celui de Saint-Louis, il est de 30. Sept mineurs sont descendus au puits de Mars.
L’état de M. Desjoyaux est aussi satisfaisant que possible. Malheureusement, celui de M. Buisson, qui a le poignet coupé, est presque désespéré.
M. Chosson, ingénieur des mines, descendu au puits Saint-Louis à 1 h. 1/2, n’est point encore remonté.
A quatre heures dix, la cloche annonce l’arrivée d’un nouveau cadavre, c’est celui du nommé Bayon, âgé de 47 ans.
Une scène déchirante a lieu. Une pauvre femme se précipite sur les gendarmes, qui essaient de l’écarter. Son mari et son fils sont dans la mine. Ce n’est qu’à grand’peine qu’on l’empêche d’approcher.
La foule augmente. Un piquet du 38e de ligne (4) arrive pour le service d’ordre.
Au hasard de la plume signalons en plus des personnes plus haut nommées qui sont venues, dès la première heure, prêter un concours qui malheureusement sera à peu près inutile :
MM. Chansselle et Holtzer, ingénieurs.
MM. les docteurs Montagnon et Cordier ont donné aux malheureuses victimes les premiers secours.
Nous remarquons en outre : MM. les docteurs Chavanis, Gouilloux, etc., Garriod, procureur de la République; Duplessis, premier président ; Favarcq, Benoît et plusieurs magistrats.
MM. Bouvagnet et de la Roulle au puits Verpilleux, M. Balet, au puits Saint-Louis, dirigent le service d’ordre, ainsi que le commissaire central et un lieutenant de gendarmerie. M. le Préfet de la Loire, parti à Montbrison, ce matin, pour recevoir les autorités de l’arrondissement, a été prévenu télégraphiquement. On l’attend dans la soirée.
Catastrophe au puits Verpilleux
Un de ces grands malheurs comme nous avons à en enregistrer trop souvent à Saint-Etienne, vient de frapper des centaines de familles.
Au moment où nous écrivons, sur deux cent vingts mineurs descendus dans les puits Verpilleux et Saint-Louis, cinq seulement ont été remontés, deux sont morts, les trois autres ne survivront peut-être pas.
Plus de deux cents sont encore dans la mine, et la mine est en feu !
De semblables catastrophes ne se réparent pas. Mais il est du devoir de tous de songer aux infortunes que le « mangeur d’hommes » vient de créer à nouveau et de pourvoir immédiatement à la subsistance des familles que la catastrophe laissé sans ressource.
Une souscription est ouverte dans les bureaux de la Mairie.
Le Conseil municipal se réunira demain en séance extraordinaire pour étudier quels sont les moyens les plus efficaces à employer et voter des secours.
Le ministre de l’Intérieur prévenu fait aussi le nécessaire. Mais les fonds dont la ville et le gouvernement peuvent disposer sont insuffisants.
Nous faisons un pressant appel à tous nos lecteurs, sûr que notre voix sera entendue et que chacun aura à coeur d’apporter son obole.
Une souscription est dès à présent ouverte dans nos bureaux. Le Stéphanois s’inscrit pour cinquante francs.
(1) Jules Chansselle est alors l’ingénieur principal de la Compagnie des Houillères de Saint-Etienne.
(2) Adolphe-Louis Chosson, X-Mines, est le représentant local de l’administration des mines. On dirait aujourd’hui la DRIRE.
(3) Les écoins sont des planches grossières de bois de pin, non écorcées.
(4) Le 38e de ligne est le régiment d’infanterie basé à Saint-Etienne, à la caserne Rullière, à l’emplacement du centre commercial Centre Deux.
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